jeudi 29 août 2013

je ne retrouve personne

pour le bruit des livres
Arnaud Cathrine, Je ne retrouve personne, éds Verticales

Ma chronique :
Aurélien est un jeune écrivain "tendance" qui se retrouve "prisonnier" à Villerville (en Normandie) depuis que ses parents -anciens pharmaciens qui séjournent désormais sur la Côte d'Azur- et son frère aîné -cinéaste à la modeste renommé- l'ont contraint de négocier la vente la maison familiale. C'est alors à reculons que le jeune homme exécute leur volonté. Clairement agacé de s'être laissé piéger par sa famille et de devoir revenir sur les lieux auxquels il a toujours souhaité échapper, Aurélien se laisse progressivement envahir par une certaine nostalgie et un besoin d'introspection. Décidé à ne rester que le temps d'un week-end, il se surprend finalement à prolonger son séjour normand et l'état des lieux qu'il va alors effectuer ne concerne en rien la demeure familiale. Cette dernière, les retrouvailles avec un de ses amis d'enfance, la rencontre avec une séduisante rhumatologue le convainquent de profiter de ces instants pour s'occuper de l'enfant de la femme qu'il aime, d'enquêter sur la mort de son ami le plus proche Benoît et surtout de faire le point sur sa vie. Pourquoi tant de mélancolie ? Qu'est-ce qui l'a réellement poussé à renier ses origines normandes ? Quelles raisons justifient l'indifférence dont il a fait preuve vis-à-vis de ses amis d'enfance depuis qu'il s'est installé à Paris à la fin de ses études ?
Persuadé d'avoir toujours été mal aimé et incompris, le jeune homme tombe de haut lorsqu'il se rend compte que lui-même n'a pas pris le temps de réellement connaître ceux qu'il fréquentait. Cette progressive révélation va donner une nouvelle tournure à la vie de ce parisien d'adoption.

Une écriture minimaliste pour dire la déshérence, la jeunesse perdue, les désillusions de la vie et le sursaut d'Aurélien qui va finalement reprendre sa vie en main. J'aime cette façon de dire les choses par petites touches. Je suis entrée avec enchantement dans l'univers de douce mélancolie de cet écrivain qui sait exprimer les sentiments les plus complexes avec finesse. J'aime aussi la place que consacre la narration à cette maison familiale vers laquelle tout converge; cette façon d'en faire le "moteur" du récit et aussi la manière dont le narrateur lui fait prendre vie. J'ai trouvé qu'il y avait beaucoup de charme dans ce roman que j'ai lu avec beaucoup de plaisir.


L'auteur :
Arnaud Cathrine par lui-même ici

mardi 27 août 2013

Les évaporés

pour le bruit des livres
Thomas B. Reverdy, Les évaporés, éds Flammarion

Ma chronique :
Richard B. est un américain de San Francisco bourru et casanier qui exerce le métier détective privé mais aussi de poète. Séparé de Yukiko -la femme de ses rêves- depuis un an, il n'hésite pas à la suivre au Japon -pays qu'elle croyait avoir quitté définitivement- afin d'enquêter sur la disparition de son père Kazehiro devenu Kaze dans cette nouvelle vie qu'il tente de s'inventer. Lors des préparatifs qu'il effectue pour ce voyage dont il redoute la durée, Richard B. apprend que dans ce pays il est fréquent que les gens partent sans laisser ni trace ni adresse et "lorsque quelqu'un disparaît, on dit simplement qu'il s'est évaporé" et personne alors n'envisage de lancer des recherches. Mais ce n'est pas le cas de la femme du disparu ni de sa fille qui progressivement renoue avec ses racines.
Dans ce Japon d'après Fukushima, nous suivons les traces de Richard B., de Kaze, de Yokiko et d'Akainu jeune orphelin depuis le tsunami et sans domicile depuis qu'il assisté malencontreusement au règlement de compte orchestré par la mafia (les yakuzas) au cours du quel son protecteur est mort. Leurs différents parcours nous entraînent alors le Japon dans ses quartiers d'affaire et les succursales des grandes banques nationales mais aussi dans les quartiers pauvres et sordides auprès de marginaux et de désoeuvrés employés comme journaliers pour nettoyer voire dissimuler les traces de la catastrophe nucléaire.
Pour notre détective, l'affaire est peu commune et délicate dans ce pays pétri de principes et régi par des dogmes dictés tantôt par les yakuzas tantôt par des "shogun de l'ombre" ces hommes d'affaire ou politiques qui ayant "un pied dans plusieurs mondes" tirent les ficelles en coulisses.
C'est progressivement que le récit nous dévoile les raisons qui ont motivé "l'évaporation" de Kaze (trop curieux de connaître les raisons de son licenciement injustifié, il a découvert un trafic de blanchiment d'argent) et nous révèle les séquelles de ce Japon actuel.

Drame de l'après tsunami, de la condition des "nettoyeurs", de la corruption, de la fuite et du déracinement, Les évaporés c'est aussi un récit existentiel sur la quête de soi et la difficulté à connaître réellement les autres. Sa composition narrative permet au lecteur de suivre tour à tour chacun des protagonistes et de dévoiler plus précisément leurs motivations et leurs tentatives pour s'inventer une nouvelle vie. J'ai apprécié la variété des genres romanesques employés (Les évaporés c'est tour à tour une enquête policière, un roman sociologique, de la poésie ou une intrigue amoureuse) ou encore les changements de perspectives narratives mais la vraie bonne idée est bien évidemment la présence d'un personnage tel que Richard B. -double fictive de l'écrivain Richard Brautigan- qui amène du lyrisme et de la folie dans ce récit fort agréable à lire, bien rythmé et bien documenté mais somme toute assez classique. C'est lui qui apporte la touche d'originalité au récit, sans ce protagoniste nous aurions dans nos mains une énième fiction sur un pays qui continue d'intriguer et/ou de faire rêver. Le récit marche parce qu'il est lui-même étranger aux us-et-coutumes nippones. Cela devient alors plus facile et plus pertinent pour l'auteur de relever ce qu'il y a d'exceptionnel et d'étrange dans cette culture. C'est alors que le titre complet du roman Les évaporés un roman japonais prend tout son sens. Nous avons affaire moins à une intrigue policière qu'à une divagation et un hommage sur le Japon.

En résumé, c'est un livre sympa mais je n'en fais pas pour autant un coup de coeur de cette rentré.


L'auteur : 
Lauréat du Prix Valery Larbaud pour son troisième roman Les Derniers Feux (éds seuil, 2008), Thomas B. Reverdy est un romancier français né en 1974 dont l'oeuvre a été jusqu'à présent éditée au Seuil dont La montée des eaux (2003), Le ciel pour mémoire (2005) et Les derniers feux (2008) qui abordent les thèmes du deuil et de l'amitié. Mais il est aussi l'auteur de L'envers du monde, roman à la portée plus autobiographique dans le New-York post 11 septembre.

Et plus si affinités :
Un reportage sur le rôle des Yakuzas dans le "nettoyage" de la région de Fukushima ici.

lundi 26 août 2013

C'est lundi, que lisez-vous ? (13)


C'est lundi, que lisez-vous ?

Ce rendez-vous hebdomadaire a été inspiré par les It's Monday, what are yoou reading ? by One Person's Journey Through a Wolrld of Books et repris par Mallou puis Galleane. J'espère grâce à votre contribution pouvoir faire de cette page un rendez-vous convivial.

Comme chaque lundi je répondrai aux trois questions suivantes :
  1. Qu'ai-je lu la semaine précédente ?
  2. Que suis-je en train de lire ?
  3. Que vais-je lire ensuite ?
J'ai commencé la semaine dernière les lectures d'un roman jeunesse L'apprenti pilleur de tombe d'Allan Starton (éds Bayard), de La Cravate de Milena Michiko Flasar (éds de l'Olivier) et de La Femme à 1000° de Hallgrimur Helgason (éds presse de la cité) dont je poursuis la lecture cette semaine. Quant à la semaine prochaine j'aurai l'embarras du choix : L'invention de nos vies de Karine Tuil (éds Grasset) ou Transatlantic de Colum Mc Cann (éds Belfond)...

Pour les semaines à venir je vais quelque peu modifier les règles de ce rendez-vous. Afin de rendre plus visibles les articles consacrés à la rentrée littéraire, j'ai décidé de publier cette chronique qu'une semaine sur deux et cela jusqu'à la fin du mois de septembre.
Voici donc le programme de publication que j'aimerais suivre :
lundi 26/08 : "C'est lundi, que lisez-vous ?" (13)
mardi 27/08 : Les évaporés de Thomas B. Reverdy
lundi 29/08 : Je ne retrouve personne d'Arnaud Cathrine
merc. 02/09 : Ailleurs de Richard Russo
samedi 06/09 : Dans la gueule du loup d'Olivier Bellamy
lundi 09/09 : "C'est lundi, que lisez-vous ?" (14)
mercredi 11/09 : Guide du loser amoureux de Junot Diaz
vendredi 12/09 : La Cravate de Milena Michiko Flasar
lundi 16/09 : Une Sainte d'Emilie de Turckheim
vendredi 20/09 : L'université de Rebibbia de Goliarda Sapienza 
lundi 23/09 : L'accomplissement de l'amour d'Eva Almassy
vendredi 27/09 : La Femme à 1000° Hallgrimur Helgason
lundi 30/09 : "C'est lundi, que lisez-vous (15)" et "Notes, prix et bilan personnel et provisoire" concernant cette rentrée.

Il y aura bien-sûr en plus les chroniques portant sur les livres dont je n'ai pas encore entamé la lecture (L'invention de nos vies de Karine Tuil, Transatlantic de Colum Mc Cann, Petites scènes capitales de Sylvie Germain, Outre-Atlantique de Simon Van Booy...)
Parmi les romans cités, il y a un gros coups de coeur, un magnifique témoignage, quelques lectures agréables mais aussi des abandons, des livres qui m'ont laissée indifférentes et des déceptions !
A suivre ...

Rectificatif (le 27/08/2013) : Parce qu'il me reste encore de nombreux articles à publier, j'ai décidé de remplacer la page Prix Fnac par une publication facebook (le lien se trouve en haut à droite) et de revoir les dates de publication des chronique.
Amicalement.
lili M

mercredi 21 août 2013

kinderzimmer

pour le bruit des livres
Valentine Goby, Kinderzimmer, éds Actes
Sud

Ma chronique:
Jeune femme, orpheline, naïve et passionnée de musique (elle codait secrètement des messages pour la Résistance en remplaçant les lettres de l'alphabet par des notes de musique), Suzanne Langlois -également appelée Mila- est une résistante engagée mais peu politisée qui ne comprend pas ce qui lui arrive lorsqu'elle se retrouve entassée dans un wagon pour un lieu inconnu -Ravensbrück- avec "quatre cents (femmes dont sa cousine et complice Lisette) moins les mortes" en ce jour d'avril 1944. Commence pour elle non seulement une vie faite de privations, d'humiliations et de brimades mais aussi une lutte incessante pour dissimuler sa grossesse dans ce camps où règnent la puanteur, la maladie, la cupidité et la déshumanisation mais aussi la solidarité, la débrouillardise et l'espoir. Chaque jour de vie est une bataille de gagnée. Même si pour cela il faut duper l'ennemi ou avoir quelques complicités. Les petits faits d'insoumission et de bravoure quotidiens deviennent des vrais signes d'espoir qui permettent de croire en l'avenir et qui redonnent des forces : un sourire dissimulé aux gardiennes, une marseillaise chantée dans sa tête, se tenir debout malgré la fatigue ou la maladie, des aiguilles planquées dans l'entrejambe des uniformes destinés aux soldats allemands... Tout comme cet héroïsme, l'espoir et la vie ne tiennent finalement qu'à un fil et pour Mila cela tient à "un chien (qui) n'a pas mordu", qui ne l'a pas blessée lorsqu'elle s'est approchée dangereusement d'un campement. Et l'ingéniosité dont font preuve les détenues est rendue avec beaucoup de justesse tout comme la souffrance physique et morale qu'elles vivent à chaque instant. 
Si au cours du récit, j'ai retrouvé des motifs que je m'attendais à rencontrer (la déshumanisation morale et physique des prisonnières, l'expérience d'une autre temporalité, la désorientation spatiale ou les diverses manifestations de solidarité et les actes de bravoure), l'originalité de l'histoire tient à la singularité du camps de Ravensbrück : la présence d'une pouponnière où sont nés, ont été soignés ou ont  péri les nourrissons nés ou non dans ce lieu synonyme de mort. Les qualités principales de ce récit concentrationnaire c'est alors d'évoquer l'univers des camps à travers l'expérience de la grossesse et de l'enfantement et de faire des corps féminins le sujet central du livre. L'origine de ce roman tient d'ailleurs à une rencontre entre l'auteur et l'ancienne puéricultrice de Ravensbrück Marie-José Chombart de Lauwe.

Cependant malgré les qualités d'écriture et de composition que je reconnais à ce livre (malgré une dernière partie que je trouve plus faible) -comme la retranscription phonétique de l'allemand par des femmes venues de différents pays d'Europe- et le courage qu'il faut pour écrire sur les camps (surtout lorsque l'on n'est directement victime), j'ai été relativement déçue par cette lecture. Elle ne pas pas bouleversée. Je n'y ai retrouvé ni la puissance narrative d'un Primo Levi dans Si c'est un homme (éds LDP), ni la vision métaphysique d'un Georges Semprun dans L'Ecriture ou la vie (éds Folio Gallimard) dont les lectures ne m'ont pas laissée indemne. Certes Kinderzimmer se lit bien -et j'ai aimé le lire- cependant une impression de déjà lu -mis à part les passages consacrés à cette "chambre pour enfant" et à ce qui est propre au corps féminin- n'a pas cessé de m'accompagner durant la lecture. Il m'a manqué un je-ne-sais-quoi, peut-être que j'attendais trop ou autre chose de cette lecture... 



L'auteur :
Valentine Goby est une romancière française née en 1974 et diplomée de Sciences-Po qui a enseigné les Lettres et le théâtre au collège tout en écrivant des romans dont La note sensible (Gallimard 2002), Qui touche à mon corps, je le tue (Gallimard 2008), Banquise (Albin Michel 2011). Elle est lauréate de la Fondation Hachette (2002) et a reçu de nombreux prix dont le Prix René Fallet pour La note sensible. Tout comme dans Kinderzimmer, elle fait du corps le sujet central de nombreux de ses écrits.


Et plus si affinités :
Ce qu'en dit Valentine Goby.

Il faut beaucoup aimer les hommes

pour le bruit des livres
Marie Darrieussecq, Il faut beaucoup aimer les hommes, éds POL

Ma chronique :
Solange est une actrice française d'une trentaine d'années expatriée aux Etats-Unis. Elle est séduisante, réussit plutôt bien ( elle donne la réplique à quelques pointures dont Matt Damon) et possède une belle demeure à Bel Air. Elle a laissé ses amis à Paris et ses parents et son fils adolescent au pays Basque pour reconstruire sa vie à Hollywood. Lors d'une soirée organisée par sa maison de production, elle fait la rencontre d'un bel et mystérieux acteur canadien d'origine camerounaise doté d'un prénom bien singulier Kouhouesso "la Mort a planté son pieu", d'un physique bien attrayant et d'un incroyable charisme : "Il était là avec naturel, son champ magnétique déployé autour de lui comme une cape, et elle ne savait plus très bien pourquoi elle avait mis une telle force à l'attendre; pourquoi elle ne l'avait pas attendu tout simplement, comme on attend quelqu'un qui va venir, quelqu'un qui va sonner et s'asseoir avec son verre, son naturel, et son manteau psychédélique." Dès les premiers instants Solange chavire inexorablement et commence pour elle une longue et interminable attente et une inévitable période d'insatisfaction. C'est lui qui imprime le tempo de cette relation amoureuse pour le moins univoque entre cette jeune femme fébrile qui espère tout de lui et cet bel homme égoïste et obnubilé par son désir pressant d'adapter Au coeur des ténèbres de Conrad, de trouver un financement et les équipes artistiques et techniques afin de filmer cette adaptation en Afrique. Durant les deux ans que va durer leur histoire, Kouhouesso va débarquer sans prévenir, donner de ses nouvelles quand bon lui chante et tout cela le plus naturellement du monde, en lui laissant parfois des messages sibyllins comme "Solange, bien des choses". Alors "elle restait avec son "bien des choses" comme elle était restée avec ses noix : dans une joie amère, un mieux que rien dans sa coquille". Mais dans ses bras, Solange découvre la passion, l'amour fou tantôt libérateur tantôt poison : "Elle posa ses lèvres sur les siennes. C'était comme embrasser un bouquet de pivoines. Charnues, pulpeuses et perlées de fraîcheur. Des pivoines gorgées d'un liqueur forte, des fleurs mâles et douces, intoxicantes (...) Qu'avait elle fait toutes ces années ? Avant cette intensité ? " Leur vie de couple est finalement à l'image du tournage africain : il fait de contretemps et d'erreurs de jugements. Cette une relation est "comme une vapeur qui manque de bois de chauffe; une machine entièrement pensée, conçue, construite, avec le fleuve ouvert devant et l'énorme forêt alentour, mais dont l'équipage, à peine constitué, s'était évaporé"; c'est une relation où tout pose problème et surtout cette attente qui a fini par miner Solange "l'attente comme une maladie chronique. Une fièvre engluante, une torpeur. Et entre deux rencontres, deux réinfection, elle s'imprégnait lentement de ce paradoxe : elle attendait un homme qu'elle perdait de vue, un homme comme inventé. L'attente était la réalité, son attente à elle la preuve de sa vie à lui. C'était sa vie même." Rien n'est simple pour ce couple comme par exemple leur différence de couleurs de peau. Avant lui, elle ne s'était jamais questionner à ce sujet mais auprès de cet homme, elle se découvre blanche : "Est-e qu'elle était les Blancs ? (...) Est-ce qu'il la voyait comme une blanche ? Est-ce que -pire- il était là parce qu'elle était blanche ? Elle avait déjà été aimée pour ses fesses, pour son talent, pour sa notoriété, jamais pour sa couleur. Ou bien tous les hommes, tous les Blancs qui l'avaient désirée jusque là ne l'avaient fait qu'à cette condition qu'elle était blanche." En Occident, il est noir et elle est blanche; en Afrique il est un homme et elle est une femme. Malgré leurs tentatives de rébellion, partout on tente de leur imposer une manière d'être et de penser. Solange -la petite basque expatriée- s'interroge alors chaque jour sur l'altérité en France, aux Etats-Unis et en Afrique, sur son besoin d'être près de lui et d'être pour lui une égérie et même"la promise" de son film ou sur ses propres tabous et a-priori de femme blanche.

Avec ce roman -dont le titre est emprunté à Marguerite Duras "Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela, ce n'est pas possible on ne peut pas les supporter"-, la narratrice nous entraîne dans les méandres d'une passion amoureuse déséquilibrée. Pas uniquement d'un point de vue culturel mais en terme d'engagement et d'implication personnels. Il est tout pour elle, elle n'est que sa copine pour lui et ne lui porte attention que ponctuellement car ce qui l'habite réellement c'est son film. Et si Solange donne et accepte sans condition, Kouhouesso ne sait ni recevoir ni offrir. Seul compte pour lui son projet cinématographique et son besoin de donner quelque chose à l'Afrique. Il y a beaucoup de tendresse et de cruauté dans ce récit doux-amer d'une "désynchronisation" amoureuse : "Deux mois et demi. Au bout de combien de temps se rompt le lien ? se dénoue une histoire ? L'amour lui empirait. L'amour idiot, celui qui empêche de vivre. Le désir qui est une forme de l'enfer (...) Ils habitaient la même ville mais il était resté dans son film, tout à son montage, dans son fleuve, là-bas, à ne donner aucune nouvelle, et quand ses textos à elle devinrent des suppliques il avait eu une dernière phrase, une de ses phrases coupeuses de jambes :"Il faut tourner la page, Solange."Jusqu'à la rupture brutale bien qu'inévitable, jusqu'à cet ultime acte de goujaterie et qu'il décide de la couper au montage ne laissant dans le film aucune trace de sa présence. 

J'ai aimé lire ce roman qui en prime offre un beau tableau de l'Afrique noire (du Cameroun et de la Guinée Equatoriale), de ses paysages, des ses croyances et de ses us et coutumes.



L'auteur :
Romancière française d'origine basque et agrégée de Lettres Modernes, Marie Darrieussecq a connu dès son premier livre La Randonneuse (1988)  la reconnaissance de la critique. Après être passée dans différentes maisons d'édition (Grasset, Le Seuil et Fayard), elle publie chez P.O.L. Truisme (1996) qui connaît un succès critique et public. Paraissent ensuite Tom est mort (2007), un essai sur le plagiat Rapport de police (2010) puis Clèves (2011).

Et plus si affinités :
Voir ou revoir Apocalypse Now (source wikipédia) la célèbre adaptation que Francis Ford Coppola a fait du roman de Joseph Conrad Au coeur des ténèbres :

(vidéo mise en ligne par iminnio.com)



lundi 19 août 2013

L' envol du héron




Katharina Hagena, L'envol du héron, éds Anne Carrière 

Mon coup de coeur :
Ellen a quitté Patrick -un rocker un peu alcoolique et volage- et l'Irlande afin de se réinstaller avec Orla -sa fille âgée de 17 ans- à Grund, une bourgade sur les rives du Rhin avec son paysage verdoyant -incroyablement bien rendu- et sa faune en tout genre que l'on peut observer à volonté ou entendre de bon ou de mauvais gré. Cette ville qui l'a vue grandir héberge encore ses parents Joachim et  Heidrum - dans le coma suite à un AVC et ce après des années à lutter contre la maladie d'Alzheimer- et son ami d'enfance Andrea observateur étrange et taciturne de la vie locale. Et surtout cette ville a été le témoin de ses enfantillages avec celui-ci, de son amour pour Lutz et de la disparition de ce dernier.
Somnologue (ce qui nous vaut de très beaux passages et de belles définitions sur le sommeil et le rêve), Ellen souffre depuis quelques temps d'insomnie, ce qui commence à entamer son moral, son physique et sa faculté de jugement. Elle occupe son temps libre à chanter dans la chorale municipale -que dirige son père- et à se promener le long du fleuve au bras de Benno son petit ami et ancien patient qui lui est obnubilé par sa thèse d'Histoire.
Autour d'elle gravitent d'autres personnages tous membres de cette même chorale et liés par une même douleur : celle de la disparition/le départ d'un être cher. Ellen ne s'est jamais réellement remise de la disparition inexpliquée de son amant, sa fille du départ précipité vers l'Allemagne, Andrea qu'Ellen ait pu lui préférer Lutz et quitter Grund pour l'Irlande, Joachim de l'Alzheimer puis du coma de sa femme, Benno de la disparition d'un soldat allemand à qui il consacre sa thèse d'histoire et enfin la mystérieuse et intrigante Marthe est inconsolable depuis la disparition de son fils. C'est d'ailleurs autour de ces deux voix féminines que se construit le récit.
En faisant alterner le point de vue des deux femmes, le roman gagne en densité, en cohérence et en mystère. Dès les premières lignes, le lecteur ressent la complexité voire la duplicité des personnages tout comme la variété et la richesse des thèmes qui rythment le roman : le sommeil (le coma étant une "déclinaison" du sommeil) et son pendant le rêve, les motifs de la toile d'araignée et du labyrinthe, la disparition, la mémoire, l'observation. Le roman étant aussi un vaste jeu de cache cache entre les personnages, chacun essayant de voir sans être vu. Ce qui explique les nombreuses occurrences se rapportant à la vue : "Ce soir là à Grund, Marthe m'a rencontrée, Andreas a rencontré Marthe et Orla a rencontré Andreas."
L'envol du héron c'est l'histoire d'individus fragiles et en plein questionnement, de trahison et de manigances, de relations interfamiliales et intergénérationnelles mais c'est aussi une ode à la nature, un questionnement sur la mémoire, un récit sur la rédemption et le temps qui passe ...
Ce qui unit alors les protagonistes (outre la perte d'un proche) c'est leur peur d'être de nouveau abandonnés, l'envie de faire table rase du passé afin de se reconstruire et d'aller de l'avant mais c'est aussi le besoin d'être pardonnés et de se pardonner. La construction narrative -fait de changements de perspective et de discontinuité temporelle- permet à chacun d'eux de prendre de l'épaisseur et de se révéler aux yeux des autres mais finalement aussi à eux-mêmes. Nous découvrons alors leurs fêlures mais aussi leurs réelles motivations (pas toujours avouables).

L'envol du héron est un récit subtil et riche. Cette intrigue aux différents niveaux de lecture m'a emportée dès les premières lignes. A aucun moment je n'ai voulu lâcher ce roman fait de poésie, de belles descriptions et de réflexions pertinentes (sur la mémoire, sur l'histoire qu'elle soit individuelle ou collective ou sur l'amour...). Au fil des pages, Katharina Hagena nous interroge sur notre rapport au temps, aux lieux et aux autres. Et j'aime cette façon qu'elle a de donner vie aux paysages qu'ils soient urbains ou ruraux, verdoyants ou gris, peuplés ou désertés (comme dans Le goût des pépins de pommes la nature y tient une place prépondérante) tout comme j'aime les rappels de motifs, la complexité des personnages et la construction narrative du récit (proche de la symphonie) qui permet de faire des va-et-vient dans le passé et le présent des protagonistes, et qui à partir d'une trame a-priori simple permet de raconter la vie d'une contrée et de ses habitants sans pour autant nuire à la clarté de l'ensemble. Enfin j'aime les changements de focalisations qui permettent au lecteur d'être actif et de reconstituer progressivement le passé des personnages ou encore de dénouer les noeuds de l'intrigue.

Voici un de mes gros coups de coeur de cette rentrée dont je conseille vivement la lecture !



L'auteur :
Linguiste et romancière, Katharina Hagena est née à Karlsruhe en 1967. Spécialiste de Joyce, elle a longtemps enseigné la littérature anglaise et allemande à Dublin puis à Hambourg. Contrainte d'abandonner son poste d'universitaire à la suite du succès rencontré avec Le goût des pépins de pommes (éds Anne Carrière 2010 puis LDP) tiré plus de 140 000 exemplaires, elle se consacre à l'écriture. L'envol du héron est son deuxième roman.

Et plus si affinités :
Lire le très beau  coup de coeur rédigé par Clara sur le blog Moi, Clara et les mots

Et toujours plus  :
Le goût des pépins de pommes (éds Anne Carrière et LGF) :
A la mort de sa grand-mère Bertha après un long Alzheimer (comme Heidrum dans L'envol du héron), Iris hérite de la maison familiale située dans un village du nord de l'Allemagne tout proche du lac qui a été -lorsqu'elle était gamine- un de ses terrains de jeux préférés. Contre toute attente, elle décide d'abandonner Fribourg (près de la Forêt Noire au sud-ouest du pays) et son métier de bibliothécaire pour séjourner ici, dans cette maison qui a vu grandir non seulement Bertha et sa soeur décédée trop jeune mais aussi sa mère Christa et ses tantes Inga et Harriet. Après seulement quelques heures passées dans cette demeure Iris voit ressurgir ses propres souvenirs et questions existentielles mais aussi les secrets de famille que chacun a tenté durant des années de dissimuler. L'incroyable et électrique Inga est-elle sa tante biologique ? Dans quelles circonstances précises sa cousine Rosemarie et sa grande tante ont-elles trouvé la mort ? Quel est le véritable passé de son grand-père et a-t-il été nazi pendant la guerre ? Que savait réellement Bertha ?
Si dans un premier temps, Le goût des pépins de pomme se lit comme une saga familiale racontant la vie de trois générations de femmes, après réflexion on se rend compte qu'il s'agit surtout d'un récit qui nous questionne sur la responsabilité individuelle et sur l'Histoire allemande et qui parle de rédemption et de culpabilité, de mémoire et d'oubli. J'aime la façon dont ce récit nous dévoile progressivement et fragmentairement les faits et le passé des personnages -laissant le lecteur recomposer les morceaux du puzzle- mais aussi la façon dont il ancre l'histoire dans une région et ce faisant permet au paysage d'avoir un rôle actif dans la progression de l'intrigue (tout comme dans L'envol du héron). Voici un livre que j'aime conseiller tant sa lecture est agréable (le roman évite l'écueil du trop nostalgique) et son propos intelligent.

Les faibles et les forts

pour le bruit des livres

Judith Perrignon, Les faibles et les forts, éds Stock 

Mon coup de coeur :
Le roman commence par le récit d'une journée dans la vie d'une famille afro-américaine du sud des Etats-Unis composée d'"une grand-mère trop grosse, (d') une mère célibataire, (de) son fils aîné (Marcus) bientôt en prison et (de) Déborah (15 ans) enceinte l'année prochaine si elle continue de faire la belle" mais aussi  de Wes (16 ans), de Jonah (13 ans) et d'un bébé. La matinée a été marquée par l'arrivée brutale de la police et la fouille au corps humiliante subie par Marcus. Cette irruption a failli gâcher l'ensemble de la journée et cela a non seulement mis dans une colère noire la grand-mère Mary-Lee mais également fait paniquer la mère prénommée Dana. Et pourtant cette journée se poursuit par les préparatifs en vue d'une sortie collective sur les rives de la rivière Rouge, sortie qui s'annonce être amusante et rafraîchissante et qui devrait surtout permettre à la famille de se retrouver après cette matinée éprouvante et d'envisager des lendemains certes incertains mais qui annoncent des changements voire des jours meilleurs. Déborah -enceinte de peu- se fait belle car elle sait qu'elle va y rejoindre son amoureux, Dana annoncera demain qu'elle a retrouvé un emploi, Marcus qu'il veut repartir à Chicago où la famille a longtemps vécu... Ils sont cinq personnages en âge de parler et chacun à tour de rôle va raconter sa journée, ses projets ou ses tourments et se confesser jusqu'à ce que le drame ait lieu : la noyade de trois des enfants de la famille (Wes, Déborah et Jonah) et de trois de leurs amis voisins. Six adolescents morts noyés dans cette rivière Rouge "chacun voulait sauver l'autre, aucun ne savait nager" car un enfant noir à trois fois plus de risque de périr en se baignant qu'un enfant blanc. Pourquoi 60% des enfants afro-américains ne savent pas nager ? Quelles sont les raisons cachées qui pourraient expliquer ce drame ?
La grand-mère -mémoire vivante et porte-parole de cette famille- trouve une explication dans une autre tragédie vécue  alors qu'elle était petite fille et qui l'a à jamais traumatisée ainsi que son grand frère Howard : l'ouverture éphémère des piscines publiques (c'est-à-dire réservées aux blancs) aux noirs et qui s'est soldée par une émeute dont la ville et ses habitants ne se sont jamais réellement remis. Howard, qui a pu "profiter" un bref instant de cette baignade autorisée, en a payé chèrement le prix. Cette ouverture va déchaîner la haine raciale entraînant des bagarres d'une intolérable violence à l'issu desquelles l'oncle va devenir sourd, ses tympans ayant explosés sous les coups enragés des membres de la communauté WASP. Soixante ans après un sauveteur blanc témoigne que "n'ayant pas accès aux piscines les parents afro-américains n'ont pas appris à nager à leurs enfants. Pire ils leur ont transmit leurs craintes et l'idée que l'eau était dangereuse pour eux".
Derrière ce cruel fait divers et ce récit d'un double drame affleure la question des conditions de vie de la population afro-américaine dans un pays qui les a exploités mais pas intégrés. Même après l'abolition de l'esclavage la répression des corps noirs a demeuré et l'interdiction d'ouvrir les piscines publiques aux descendants d'esclaves revenait finalement à réprimer leurs corps et à continuer à en avoir la maîtrise. La piscine c'est un lieu de proximité voire d'intimité, c'est pourquoi pour une grande partie de la population blanche il était inconcevable que les deux communautés puissent se fréquenter et se baigner ensemble. Et bien après ces émeutes, la noyade collective ayant touchée cette famille afro-américaine fait resurgir des discours racistes mais aussi quelques rares demandes de pardon.

Les faibles et les forts est un récit poignant et déconcertant par le parti pris narratif emprunté par la narratrice pour dénoncer la ségrégation et l'immobilisme.  Au cours de la lecture, je l'ai sentie tout à la fois abasourdie et révoltée devant les statistiques aberrantes concernant le pourcentage d'afro-américains ne sachant pas nager. Comment de nos jours et dans un pays développé une noyade peut s'expliquer par un fait divers qui s'est déroulé 60 ans auparavant ? Comment une même famille peut elle être meurtrie par deux drames liés à la baignade ? Comment deux journées qui s'annonçaient belles et pleines de promesses ont pu entraîner tant de souffrances ? Ce roman balaye les époques et les lieux pour dire la ségrégation et les séquelles infinies que la politique discriminatoire a causées.

Le roman -tout en discontinuité- permet au lecteur de reconstituer l'histoire et de voir au terme du récit une possible renaissance. En tout cas j'ai trouvé ce livre d'une force et d'une beauté surprenante et vraiment atypique. Il est ingénieusement composé en trois parties distinctes mais dans lesquelles le lecteur circule grâce à la parole de la grand-mère (et à un degré moindre grâce à la présence de l'oncle). En bref, nous avons là un beau et ingénieux travail de réappropriation littéraire et de composition narrative. C'est un de mes coups de coeur de cette rentrée littéraire.



L'auteur :
Judith Perrignon, née en 1967, a d'abord été journaliste politique à Libération en 1991 avant de quitter le journal en 2007 pour se consacrer à l'écriture de romans et d'essais politiques.

C'est lundi, que lisez-vous ? (12)


C'est lundi, que lisez-vous ?

Ce rendez-vous hebdomadaire a été inspiré par les It's Monday, what are yoou reading ? by One Person's Journey Through a Wolrld of Books et repris par Mallou puis Galleane. J'espère grâce à votre contribution pouvoir faire de cette page un rendez-vous convivial.

Comme chaque lundi je répondrai aux trois questions suivantes :
  1. Qu'ai-je lu la semaine précédente ?
  2. Que suis-je en train de lire ?
  3. Que vais-je lire ensuite ?
J'ai terminé Il faut beaucoup aimer les aimer les hommes de Marie Darrieussecq (éds POL) à paraître le 21/08 et dont je publierai le coup de coeur le jour de sa sortie.
Je commence La Femme à 1000° de Hallgrimur Helgason (éds presse de la cité).
Je poursuivrai sûrement avec le Karine Tuil, L'invention de nos vie (éds Grasset)

Parallèlement j'ai commencé la rédaction de mes chroniques consacrées à la rentrée littéraire et j'envisage provisoirement de suspendre ce rendez-vous jusqu'à la fin septembre afin de me consacrer uniquement à cet événement sinon il risque d'y avoir embouteillage sur le blog.

lundi 12 août 2013

C'est lundi, que lisez-vous ? (11)


C'est lundi, que lisez-vous ?

Ce rendez-vous hebdomadaire a été inspiré par les It's Monday, what are yoou reading ? by One Person's Journey Through a Wolrld of Books et repris par Mallou puis Galleane. J'espère grâce à votre contribution pouvoir faire de cette page un rendez-vous convivial.

Comme chaque lundi je répondrai aux trois questions suivantes :
  1. Qu'ai-je lu la semaine précédente ?
  2. Que suis-je en train de lire ?
  3. Que vais-je lire ensuite ?
J'ai terminé le beau et singulier roman de Goliarda Sapienza Université de Rebibbia (éds Attila/Le Tripode).
Je commence Il faut beaucoup aimer les hommes de Marie Darrieussecq (éds POL).
Mes futures lectures ?  Soit La femme à 1000° de Hallgrimur Helgason (éds Presses de la cité) soit L'invention de nos vies de Karine Tuil (eds Grasset).
Et vous ?

vendredi 9 août 2013

le beau capitaine

Mènis Koumandarèas, Le beau capitaine, Quidam Editeur

Mon coup de coeur :
Étrange roman que ce Beau capitaine qui retrace sur plusieurs années les différentes rencontres entre un officier et son conseiller juridique en Grèce dans les années 1960.
Face à l'entêtement de sa hiérarchie qui lui refuse sans motif valable un avancement mérité, le militaire -par l'intermédiaire de l'administration grecque- saisit le conseil d'état afin qu'un conseiller défende ses intérêts et obtienne ce qui lui est dû. C'est ainsi que vont se rencontrer ces deux hommes raffinés, réfléchis, à cheval sur les principes voire maniaques. La procédure se déroule avec succès, le Conseil d'état invalidant la décision arbitraire de l'armée. Mais contre toute attente et pour une raison qui échappe à tous -protagonistes et lecteurs- l'armée réitère son refus. C'est alors qu'au fil du roman et des années la même procédure se reproduit avec les mêmes résultats : le face à face entre les deux hommes, les paroles de moins en moins rassurantes du conseiller, le jugement qui accorde l'avancement au capitaine mais l'armée qui la lui refuse. Tout comme l'employé de l'état, nous assistons impuissants à la déchéance physique et morale de l'officier. Tout comme le lecteur, le conseiller n'imaginait pas les méandres à venir tout comme il ne pensait pas voir dépérir celui qui fut lors de leur première rencontre un beau jeune homme plein d'avenir mais qui s'est finalement épuisé à force de se battre pour son bon droit.
De ce récit émane beaucoup de mystère voire d'absurde mais surtout beaucoup de charme. Car il y a quelque chose d'envoûtant à voir évoluer et penser les personnages.
Ce roman confronte deux hommes, deux cultures, deux univers chacun obéissant à des règles strictes  et nos deux protagonistes ont ceci en commun d'être attachés à ce système de valeurs grâce auquel leur monde subsiste. C'est la raison pour laquelle chacun d'eux reste confiné dans son univers et demeure aveugle aux changements qui se préparent. En effet alors que ces derniers tentent de maintenir leur quotidien inchangé et restent sourds au monde extérieur, les premières manifestations de la révolution à venir se font entendre -celle qui aboutira à la dictature des Colonels. D'ailleurs les signes de ce bouleversement politique et social ne se font entendre que de façon atténuée : des ouï-dire, des sons entendus à travers les vitres d'une voiture ou les fenêtres d'un bureau, des voix à peine perceptibles qui éclatent au loin... réduisant la réalité extérieure  à un vaste écho qui  n'avait finalement que peu d'intérêt.


Il y a du Sandor Marai dans la façon qu'a le narrateur de suggérer plus que de dévoiler et de rendre vivant le décor et perceptible les moindres détails qui régissent la vie de ces personnages mais aussi dans la façon que nous avons nous lecteurs de pénétrer dans la vie de ces hommes obsessionnels et chancelants, affaiblis par leurs propres erreurs de jugement. Ce récit m'a enchantée par sa musicalité tout comme il m'a troublée par les questions qu'il passe sous silence : pour quelles raisons l'armée s'entête à ne pas valider la promotion légitime du capitaine ? Pourquoi se dernier préfère s'obstiner plutôt que de quitter l'armée alors qu'il en a la possibilité ?...

J'ai lu Le beau capitaine lors de la rentrée littéraire 2011 et ce fut alors l'un des livres que j'ai défendu avec le plus de ferveur tant il me semblait important qu'il soit reconnu en France comme il l'est en Grèce.


L'auteur :
Mènis Koumandarèas est un auteur grec né en 1931. Il est entre autre l'auteur de sept romans, cinq recueils de nouvelles et de deux essais. Parallèlement à ses activités d'écrivain, il est le traducteur des oeuvres de MC Cullers et de Fitzgerald. Il est un des grands auteurs grecs contemporains.

mardi 6 août 2013

L'invité(e) du Bruit délivre (1)


L'invité(e) du Bruit délivre

Depuis plusieurs semaines, je tenais à enrichir ce blog en donnant la parole à des libraires, auteurs ou éditeurs et en les laissant librement choisir le sujet et le ton de leur page. 
Je souhaite avec ce nouveau rendez-vous non seulement vous surprendre mais surtout aiguiser votre curiosité naturelle, ainsi que la mienne.

Mon invité :
Mon premier invité s'appelle Stephan. Non seulement c'est un très bon ami mais c'est aussi un libraire expérimenté et un homme curieux, passionné et passionnant. Ses domaines de prédilection sont le cinéma, la peinture, la littérature et la BD . C'est d'ailleurs un fan inconditionnel de comics. Vous pouvez découvrir l'étendue de sa passion -et de sa folie- sur tumblr : http://lifeascomics.tumblr.com/ et sur Pinterest : http://pinterest.com/chaldjian58/ . Remarquable !
Je suis doublement heureuse d'abord parce qu'il a accepté sans retenu d'être mon premier invité et aussi parce qu'il a rédigé ce formidable article consacré à Enig Marcheur de Russell Hoban, éds Monsieur Toussaint Louverture -une maison d'édition dont j'aime le travail. Je vous laisse maintenant découvrir son coup de coeur ainsi que sa personnalité et son univers :

Son coup de coeur :
 L'Apocalypse selon Russell HOBAN


littérature anglo-américaine
 Je dois à la clairvoyance d'un ami de m'avoir invité dans la librairie Charybde, dans le douzième arrondissement de Paris, à une présentation/lecture d'ENIG MARCHEUR (Riddley Walker en anglais) de Russell HOBAN aux éditions Monsieur Toussaint Louverture . En pénétrant pour la première fois dans cette magnifique librairie par cette journée d' hiver 2012, j'ai senti que tous les participants avaient l'air, sinon de se connaître, du moins de faire partie d'une communauté de lecteurs qui partageaient bon nombre de références en commun. Je dois avouer que ce n'était mon cas, une grande partie des auteurs et des livres cités ici m'étaient inconnus. Merveilleuse impression d'assister à un moment important, celui où l'on se sent accéder à un nouveau champ d'expériences et de connaissances... La lecture fut assez éprouvante vu les particularités linguistiques du texte et les débats ont tourné, à juste titre ce soir-là, sur les parti-pris et les prouesses de la traduction qui s'apparentait à une véritable invention/transposition.
De toute façon, cela faisait déjà beaucoup pour une soirée autour de ce texte inclassable écrit entre 1974 et 1979 et qui peut s'apparenter, pour le classer (trop) hâtivement, au registre de la littérature d'anticipation et post- apocalyptique.

 Je dois au même ami de m'avoir prêter ce livre quelques temps après et de l'avoir lu dans une sorte de transe et d'excitation inédites.
Lecture éprouvante certes et exigeante, mais je comprends maintenant les éloges lus et entendus à son sujet, la préface de  Will Self est très éclairante mais après-coup seulement, car lire cet ouvrage c'est faire une véritable expérience, comme lire une partition à haute-voix, et la traduction fonctionne finalement très bien, elle a su trouver les jeux de mots et les références sémantiques adéquates au français. Ce qui fait d' ENIG un livre unique dans chaque langue dans laquelle il est ou sera traduit. Le texte possède sa propre logique interne due à la langue anglaise mais il possède une force et une cohérence encore plus profondes qui contaminent les autres langues et, finalement, les lecteurs eux-mêmes.

 Mais l'autre versant de cet engagement du lecteur dans ce texte incroyable c'est son histoire même. Que raconte donc ENIG qui le distingue des autres essais de transcription d'une terre et d'une humanité ravagées par une Grande Catastrophe? Le personnage est lui-même habité par des voix et des bribes de mémoire qui le traversent et finissent, au cours du livre, par fonder sa propre vision prophétique ou immémoriale de ce que fut un jour l'humanité. Enig Marcheur réalise ce tour de force sans avoir recours aux procédés habituels du fantastique et de la S-F, mais en puisant dans le coeur même des mythes et dans ce qui les transmet de façon vivante, à savoir : le théâtre, la parole, le chant et la mémoire. Dans un monde retourné à l'oralité la plus ancienne, le langage assume désormais des fonctions mythiques et poétiques, parfois obscures et fatales, parfois éclairantes et salvatrices. On peut dire qu'un des sujets de ce texte, par sa construction et l'effort qu'il demande à son lecteur pour s'acclimater à cette mutation, serait le langage lui-même comme possibilité de reconstruire des liens organiques avec un passé révolu et devenu incompréhensible aux survivants. Au lieu de simplement, si l'on peut dire, faire la description de ce monde ancien et englouti, Russell HOBAN propulse la dystopie de ce futur tristement envisageable vers une direction inédite à ce jour.  Sur une trame connue, un groupe de survivants lutte contre l'adversité d'un monde hostile, ENIG nous fait partager de l'intérieur l'état mental et affectif d'une telle expérience. Le travail fabuleux sur la langue, la réinvention des mots et des phrases, n'ont rien de commun avec une démarche d'avant-garde textuelle.  Au contraire, on finit par comprendre que ce texte météorique plonge ses racines dans la légende des Saints, des Mystères du Moyen-Âge, et tend à réinventer une vraie cosmogonie à partir de la disparition du monde du XXéme siècle. Non seulement le monde ancien a disparu mais aussi la mémoire de ce monde,  le langage lui-même a été brisé, les mots détruits et recomposés selon une logique cryptée. Lire ENIG c'est faire soi-même l'expérience de ce non-savoir, accepter de perdre ses repères pour explorer à tâtons la légende dorée des hommes dans ce terrible avenir. Chanson de gestes hallucinée jouée sur les tréteaux d'un Guignol noir et cruel (Punch en Angleterre), le livre révèle de fulgurantes visions: rites de passage, initiations, secrets mortels, rapports de pouvoir terrifiants..
  Sa grande force, je trouve, est cette capacité d'avoir élevé au rang de mythologie les traces perdues d'une tradition ancestrale et les éléments même de notre modernité scientifique. Cela crée une profondeur, et une troublante familiarité, de voir notre conception du monde techno-scientifique devenir un ensemble de croyances confuses, mystérieuses, et au final aussi obscures que les Mystères joués dans les théâtres Antiques. (Il existe d'ailleurs une version théâtrale de Riddley Walker.)  Et tout cela, il faut le redire, conçu et écrit de 1974 à 1979..
Russell Hoban a donné énormément de références philosophico-théologiques à son histoire et, de façon incroyable, en nous faisant entendre la voix d'un personnage attachant bien décidé à survivre en écoutant, sans toujours les comprendre, les voix venues du passé qui le  traversent malgré lui.
 Tout ça dans une langue qui peut s'entendre comme l'écho dénaturé des anciennes langues, mais qui finalement serait plutôt une nouvelle langue qui ferait entendre des rapports inédits/inouïs entre les mots, les concepts, les gens. Et si un jour on cherchait les fondements métaphysiques, de notre époque, on pourrait les trouver en grande partie dans ce texte prophétique, c'est une belle leçon que de nous montrer à voir notre temps à partir de son effondrement, sa nuit, son cauchemar souvent, et malgré tout donner une perspective à ce chaos, un sens quasi religieux et symbolique souvent méconnu, un sens profond de ce qui fait de nous des individus liés à une communauté donnée.
Malgré sa noirceur et sa radicalité, Enig Marcheur représente quand même un nouveau départ, un nouvel espoir dans un monde sans dieu, mais non dépourvu de sens du sacré, basé sur un théâtre et une représentation du monde de la dérision, voire de la cruauté, diront certains.  En dernier recours c'est un parcours initiatique d'une conscience qui s'individualise en reprenant à son compte tous les mythes de sa réalité et en les portant au point où un avenir commun redevient possible. Refondation visionnaire, jeu magique, chronique d'une histoire commune inconnue, en cela la lecture même d'ENIG réactiverait un sens perdu par l'énonciation de mots et d'images enfouis et oubliés.

A noter, du même auteur, en folio junior : Souris père et fils, l'histoire de deux souris mécaniques jetées à la décharge un soir de Noël et qui doivent reconstruire leurs vie après bien des "énigmes, batailles et étranges rencontres". Un beau conte noir et joyeux à lire en parallèle et qui résonne des échos d'Enig.
Stephan

Enig Marcheur de Russell Hoban -traduit du riddleyspeak (Anterre) par Nicolas Richard- aux éds Monsieur Toussaint Louverture.

Quelques mots sur l'auteur et son traducteur :
RUSSELL HOBAN est né le 4 février 1925 en Pennsylvanie et est décédé le 13 décembre 2011 à Londres. Graphiste et illustrateur à ses débuts, il a beaucoup travaillé pour la télévision, la publicité et le cinéma. Son premier livre est paru en 1960. Jusqu’à sa mort, il a exploré à travers ses livres -fantastiques ou au contraire ancrés dans la réalité, historiques ou pour la jeunesse- l’humanité, les croyances et les liens profonds qui unissent les hommes. Considéré comme l’un des plus grands auteurs américains contemporains, Russell Hoban a signé avec Enig Marcheur une œuvre phénoménale, saluée par le public et par de nombreuses récompenses.

NICOLAS RICHARD est né en 1963 et a traduit de l’anglais de grands noms de la littérature anglo-américaine dont Thomas Pynchon, Richard Powers, Philip K. Dick, Nick Hornby, Woody Allen, Art Spiegelman, Hunter S. Thompson, Richard Brautigan, James Crumley ou Harry Crews. Il est lui-même auteur d'un roman Les cailloux sacrés et d'un recueil de nouvelles Week-end en couples avec handicap et a également travaillé avec Quentin Tarantino. Enfin, il a en son temps retapé des appartements à Brooklyn, posé nu pour des étudiantes, pratiqué l’escalade en falaise et a manager plusieurs groupes de rock. Il dit habiter actuellement près d’un fleuve, à côté d’une voie ferrée. Et pour en connaître davantage sur ce traducteur, je vous renvoie vers un article signé Claro (in "Le clavier cannibal") dans lequel ce dernier dit tout le bien qu'il pense de son travail.

N.B. :
Librairie Charybde au 129 rue Charenton, 75012.
https://www.facebook.com/librairie.charybde

lili M

lundi 5 août 2013

c'est lundi, que lisez-vous ? (10)



C'est lundi, que lisez-vous ?

Ce rendez-vous hebdomadaire a été inspiré par les It's Monday, what are yoou reading ? by One Person's Journey Through a Wolrld of Books et repris par Mallou puis Galleane. J'espère grâce à votre contribution pouvoir faire de cette page un rendez-vous convivial.

Comme chaque lundi je répondrai aux trois questions suivantes :
  1. Qu'ai-je lu la semaine précédente ?
  2. Que suis-je en train de lire ?
  3. Que vais-je lire ensuite ?
J'ai finalement terminé les deux très bons livres suivants : Les évaporés de Thomas B. Reverdy (éds Flammarion) et Ailleurs de Richard Russo (éds La Table Ronde) et j'ai commencé L'Université de Rebibbia de Goliarda Sapienza (éds Attila/Le Tripode) dont j'ai déjà lu une bonne moitié.
Au programme de cette semaine de lecture : je termine le Sapienza et je continue avec Il faut beaucoup aimer les hommes de Marie Darrieussecq (éds POL).
Quant à la semaine prochaine, je pense m'attaquer à un pavé et lire soit La femme à 1000° de Hallgrimur Helgason (éds Presses de la cité) soit L'invention de nos vies de Karine Tuil (eds Grasset), les deux étant régulièrement cités dans les listes des incontournables de cette rentrée littéraire.
Je vous laisse à présent la parole.