samedi 30 mars 2013

Alouette

Dezsö Kosztolànyi, Alouette, éds Viviane Hamy 

Mon coup de coeur :
Alouette nous plonge dans le quotidien d'une petite ville de province -Sarszeg- avec sa bourgeoisie locale tout à la fois émouvante et ridicule avec son intelligentsia et ses marginaux qui rôdent tous autour de quelques endroits symboliques comme la petite place centrale, le grand restaurant et le théâtre municipal.
Mais les passages les plus réjouissants du roman ce sont ceux consacrés à Alouette et à ses parents. Alouette est une vieille fille laide qui à bientôt 36 ans vit toujours chez papa-maman. Ces derniers se plient sans sourcilier à ses moindres désirs. Leur quotidien est par conséquent immuablement rythmé par des habitudes et les caprices de leur fille qui pourtant ne leur apportent aucune satisfaction. Cependant, profitant d'un court voyage de celle-ci, ils finissent par découvrir -pour mon plus grand bonheur- qu'ils subissaient depuis des années cette tyrannie et retrouvent rapidement le plaisir de vivre à nouveau en société. La vie stéréotypée de cette "bonne société" les séduit voire les enivre facilement tandis que leurs premiers pas en société sont d'un comique.
Hélas avec le retour de cette fille encore plus laide et plus imposante qu'auparavant tout fini par rentrer dans l'ordre ! "A tire-d'aile notre oiseau nous est revenu". Non pas que ses parents soient heureux de ce retour. Ils témoignent seulement de leur soulagement : ils vont pouvoir regagner leur quotidien sans surprise et sans exaltation. Quant à Alouette -qui porte ce surnom ridicule depuis son plus jeune âge- elle revient certes plus grosse mais surtout plus désespérée. Elle a définitivement saisie que seuls ses parents peuvent l'aimer et la supporter.

Kozstolànyi a remarquablement su rendre l'aspect rituel de la vie des ces trois personnages. En peu de mots, il a réussi à retranscrire la médiocrité de leurs existences. Comme chez Maupassant ou même Balzac point de sensationnel ici seulement un regard perspicace et des mots minutieusement choisis (et traduits). Chaque détail est savoureux et significatif. Et bien que drôle et moqueur l'auteur donne à ce récit une portée existentielle.


L'auteur :

raducteur, critique, poète, nouvelliste et journaliste, Deszö Kosztolànyi est connu en France pour ses romans. Outre les deux évoqués dans Le Bruit des Livres sont traduits en français Anna la douce et Néron, le poète sanglant (publié il y a peu par les éditions Non Lieu avec la préface de Thomas Mann). Auteur prolifique, il fut aussi le traducteur de Shakespeare, Rilke, Baudelaire, Paul Valéry et de nombreux poètes chinois.

Prosateur talentueux, il est souvent considéré en Hongrie comme l'écrivain le plus important du XXè siècle. Il fut pendant longtemps le principal rédacteur de la revue Nyugat (Occident). Cette revue fondée en 1908 est rapidement devenue au début du xxè siècle la tribune officielle pour des auteurs n'hésitant pas à renouveler la littérature tant dans le propos que dans la forme (c'est un peu l'équivalent hongrois de notre Nouvelle Revue Française). Né à Szabadka (dans une ancienne province austro-hongroise) où son père a officié comme professeur et directeur du lycée municipal, Kosztolànyi part étudier les Lettres à Budapest puis à Vienne avant de devenir journaliste puis écrivain. Ses livres révèlent son don pour retranscrire le grotesque et l'absurdité de la vie moderne, le quotidien étriqué de la vie provinciale et pour dévoiler le moment où un homme -aveuglé par ses convictions- s'écarte de ses valeurs et de ses croyances. Kosztolànyi fut considéré comme un maître par des écrivains aussi talentueux que Màrai ou Esterhàzy. Et reste de nos jours un des écrivains magyars les plus lus en Hongrie et en France il commence à fédérer autour de lui un lectorat fidèle.


Et plus si affinité :
Alouette vue par Didier Garcia dans Le Matricule des anges.

Et toujours plus:
Du même auteur, je vous conseille également le poignant Cerf-Volant D'Or. Antal Novak est un professeur de sciences respecté et craint par ses élèves du fait de son savoir et de son autorité naturel. Il élève seul sa fille unique Hilda qui ne souhaite qu'une chose: quitter son père fin de vivre sa passion amoureuse avce le cancre du lycée Visli..
Sous un soleil de plomb, alors que les lycéens préparent leur bac, seul ce dernier reste hermétique aux leçons de Novak.
Athlète accompli et idole pour les jeunes de son âge, il voue une haine tenace à l'encontre de ce professeur. Il fait obstinément de celui-ci la raison de son échec aux examens.
Les incompréhensions réciproques vont précipiter les protagonistes dans une voie tragique. Blessé par le départ de sa fille, meurtri par les accusations de Visli, Antal Novak se donne la mort.
Le drame se noue alors dans l'indifférence la plus totale et abjecte des habitants de cette bourgade que l'on continue de voir vivre et s'agiter au jour le jour comme si jamais rien de grave n'avait eu lieu.
Comme dans Alouette ici il n'y a ni actions spectaculaires ni grands discours moralisateurs seulement le quotidien qui défile avec ses moments de joie et ses drames. Ici aussi les événements s'enchaînent naturellement donnant à l'intrigue un caractère tragique. Le sort s'acharne contre les personnages inéluctablement.

Et toujours toujours plus :
Il est à mon avis difficile de bien cerner l'homme de lettres que fut Kosztolànyi si l'on n'a pas lu ses textes courts, ne serait-ce que son autobiographie fantasmée -Kornél Esti- publiée chez Cambourakis (également éditeur du recueil récemment paru Cinéma muet avec battements de coeur) et qui reprend Le Traducteur cleptomane précédemment paru chez Viviane Hamy. Cette forme brève était devenue pour l'auteur la forme parfaite pour exercer son métier d'écrivain et celle qui révélait le mieux ses immenses qualités de prosateur. Mais elle lui permettait aussi d'"être à chaque page un être différent de lui-même, lui qui, en possession de mille destins virtuels avait la peine à s'en tenir à une seule vie."
Kornél Esti est une succession d'histoires dont le fil conducteur est ce personnage véritable double irrévérencieux et espiègle de l'auteur et dont on suit les (més)aventures faites de banalité ou au contraire franchement insensées, le tout dans un Budapest des années 20 follement attrayant. Les occasions de s'amuser et de se distraire ne manquent pas dans ce recueil où le fantastique, l'absurdité, la cocasserie côtoient le quotidien le plus ordinaire. Il y a aussi prétexte à réflexion voire à remise en question car insidieusement ces nouvelles nous interrogent sur notre humanité. Mais il y a surtout de quoi passer un bon moment de lecture.

Un dernier mot pour dire combien j'aime ce type de récit qui mêle le grave et l'absurde, le futile et l'essentiel. Et j'aime le ton que met l'auteur dans l'ensemble de ses textes et qui l'air de rien "balance".

Pour conclure cette page, je vous signale la parution récente chez la Baconnière d'un texte de Kosztolànyi Portraits qui a vu le jour grâce au travail d'Ibolya Viràg. Pour les plus curieux et pressés d'entre vous, vous trouverez un aperçu de ce recueil en allant ici.



vendredi 22 mars 2013

Arrive un vagabond

Robert Goolrick, Arrive un vagabond, éds Anne Carrière

Mon coup de coeur :
Arrive un vagabond nous entraîne en 1948 dans une petite ville paisible de Virginie dont le quotidien nous est habilement dépeint. 
Après plusieurs jours d'errance Charlie Beale -le dit vagabond-arrive à Brownsburg et tombe immédiatement sous la charme de cette bourgade. Beau jeune homme d'une trentaine d'années, il y trouve immédiatement sa place et est rapidement apprécié par ces concitoyens. Aussi à peine installé, il se lie facilement d'amitié avec Will -le boucher et futur employeur-, sa femme Alma et leur garçon Sam. Tout se passe à merveille jusqu'au jour où il rencontre Sylvan et en tombe éperdument amoureux. Sylvan est une belle jeune femme marquée par une enfance misérable. Mais elle est mariée à l'homme le plus grossier, odieux et tyrannique de la ville... Mais aussi le plus puissant. Dès lors, tout comme le garçonnet, nous assistons impuissants au drame qui va frapper les amants. Et 60 ans plus tard, alors que Sam est devenu un vieil homme, les événements sont toujours aussi traumatisants. Mais Charlie est devenu une légende.

Goolrick a su rendre les dispositions psychologiques des personnages et les conventions qui règlent leur quotidien: l'heure des courses, dans quelle église se recueillir et quelles personnes fréquenter selon son origine ethnique, les rumeurs qui isolent certains individus...
Il a surtout réussi à donner une épaisseur à ses personnages: Charlie bien évidemment (ne manquez pas l'incroyable scène de softball !), Sam et ses parents, les clientes de la boucherie, Sylvan, son mari et son père mais encore plus particulièrement Claudie cette talentueuse et mystérieuse couturière noire.


D'une situation classique, Goolrick fait de son récit un grand roman américain, un drame dont la montée en puissance est irrésistible. En le lisant nous voyons se dérouler une tragédie qui n'épargne ni les protagonistes ni le lecteur. Et c'est avec beaucoup d'émotions que j'ai tourné les pages de ce livre passant de l'émerveillement à l'angoisse, de l'espoir à la résignation devant le fatum qui allait inexorablement s'abattre sur Charlie et qui s'est finalement abattu sur tous les villageois, n'épargnant même pas le petit Sam témoin et complice malheureux de son ami.


L'auteur :
Je ne peux pas vous parler de Robert Goolrick sans évoquer son incroyable roman autobiographique  Féroces (éds Anne Carrière 2010, pocket 2012). Il y raconte la vie visiblement parfaite de la famille Goolrick. Mais les apparences sont trompeuses. Sa vie n'est faite que de mensonges et de violences.
Robert Goolrick vit actuellement en retrait quelque part en Virginie avec ses deux chiens.
Arrive un vagabond vient de recevoir le Grand Prix des lectrices de Elle 2013.

Et plus si affinités :
Robert Goolrick présente Arrive un vagabond


(video mise en ligne par LibrairieMollat)

mardi 19 mars 2013

La Porte

Magda Szabo, La Porte, éds Viviane Hamy

Coup de coeur :
Ce sublime roman peint sous nos yeux le face à face entre deux femmes qui n'auraient pas dû se côtoyer. L'une est croyante, cultivée et riche, l'autre athée, analphabète et anticonformiste. Pourtant c'est Emerence -la femme-à-tout-faire- qui offre une leçon de vie à la narratrice (double de Magda Szabo). Et malgré son fort tempérament et son intransigeance, cette dernière va aisément s'attacher à elle. Durant les 20 ans pendant lesquels elles vont travailler ensemble une forme d'amitié va les lier l'une à l'autre. "Il est vrai qu'Emerence n'aimait pas n'importe comment, elle aimait d'une manière qu'elle aurait pu découvrir dans la Bible si toutefois elle en avait une, ou si à l'époque où elle allait à l'école on lui avait mieux faire connaître les apôtre. Si Emerence ignorait les épîtres de Saint Paul, elle les vivait (...)". Non seulement à son contact Magda Szabo perd ses moyens et se laisse influencer mais en plus cette femme qui semble si acariâtre finit par à indispensable pour elle comme pour tous.
D'ailleurs si elle connaît la manière de vivre et les secrets de sa patronne, Emerence garde le silence le plus total sur sa vie privée. Allant même jusqu'à interdir à quiconque de franchir le seuil de sa porte. Cette dernière constitue alors pour Magda Szabo une source de cauchemars: "Mes rêves sont des visions absolument identiques qui reviennent inlassablement, je fais toujours le même rêve. Je suis sous le porche de notre immeuble, au pied de l'escalier, derrière la porte cochère au verre armé inexpugnable, renforcée d'une armure de fer, et j'essaie d'ouvrir la serrure. Il y a une ambulance dans la rue, les silhouettes des infirmiers, floues à travers la vitre, sont d'une taille surnaturelle, leur visages enflés sont entourés d'un halo, comme la lune (...) Je m'escrime en vain."
L'ouverture brutale de cette porte va d'ailleurs précipiter l'intrigue et faire évoluer la relation entre les deux femmes. Et pourtant quand Emerence alitée aura le plus besoin d'aide, la narratrice ne se montera pas à la hauteur de leur amitié.

Tout comme la narratrice nous apprenons au fil des pages à connaître Emerence. Ce n'est que progressivement que nous découvrons les raisons de son comportement, dans l'évocation parcimonieuse de son passé fait de malheurs et de misère. Dissiper le mystère qui entoure se singulier personnage permet à Magda Szabo de lui composer cette sublime hagiographie. Car sous ses airs de femme brusque et revêche se cache une personne sensible et altruiste. La Porte fait partie de ses rares romans qui envoûtent durablement ses lecteurs.


L'auteur :
Rapidement reconnue dans son pays, Magda Szabo (1917-2007) est l'un des rares écrivains considérés de son vivant comme étant un auteur classique. Issue de la grande bourgeoisie hongroise, elle se consacre très tôt à l'écriture et obtient rapidement quelques succès.  Elle disparaît de la scène littéraire pour des raisons politiques. Mais après 10 ans de silence elle retourne à la littérature à la fin des années 1950. Elle reçoit alors de nombreux prix dont le prix Attila Jozsef (1959) et le prix Lajos Kossuth (1978). C'est pourtant avec son roman en partie autobiographique La Porte que Magda Szabo connaît un succès international. Elle reçoit pour ce titre le prix Betz Corporation aux Etats-Unis (1992) et le prix Femina étranger (2003). L'écriture classique et le rythme envoûtant de ce double portrait a assis la notoriété de cette femme de lettres.

Et plus si affinités :
Une adaptation cinématographie avec Helen Mirren dans le rôle d'Emerence est actuellement en préparation.

lundi 18 mars 2013

Requiem pour un paysan espagnol


Ramon Sender / Attila

Ramon Sender, Requiem pour un paysan espagnol, éds Attila  

Mon coup de coeur :
Longtemps censurée cette admirable nouvelle -dans un tout aussi admirable écrin- a enfin revue le jour grâce aux éditions Attila qui l'ont rééditée en 2010.
Bien avant le début de la narration Paco est mort exécuté par les phalangistes (jamais explicitement nommés). Et pourtant tout le récit tourne autour de lui: son enfance, sa clandestinité puis son exécution. C'est d'ailleurs en s'apprêtant à célébrer une messe en son honneur que le prêtre qui l'a autrefois baptisé se remémore la vie de celui qui fut son protégé. Assister aux moments décisifs de la vie de Paco nous permet indirectement de suivre le quotidien d'un village aragonais aux premières heures de la République, alors que de grands changements politiques et économiques sont en marche. Car bien qu'adoré par les villageois qui l'ont élu conseillé municipal, Paco est détesté par les notables proches des phalangistes comme Don Valeriano et Don Gumersindo dont l'indécence et la cruauté éclatent tout au long du récit .
J'aimerais rajouter à quel point j'ai apprécié les notes folkloriques qu'apportent l'évocation de la vie villageoise. Ainsi Sender compose de beaux portraits des quelques personnalités marquantes voire burlesques qui gravitent autour de Paco à l'image de la vieille Jeronima, figure païenne du village, du cordonnier ou de ces femmes qui se retrouvent autour du lavoir pour se moquer et déblatérer. Ces scènes apportent nous seulement une épaisseur sociologique au récit mais aussi une respiration dans ce texte tendu.
Ces petits moments de bonheur sont radicalement mis à mal avec l'arrivée d'hommes armés de bâtons et de pistolets venus battre et abattre les paysans. La présence des phalangistes va définitivement perturber le quotidien des villageois. Longtemps proche du prêtre, Paco a fini par rejoindre les Républicains, par défendre l'abolition des biens seigneuriaux puis par se battre contre ces troupes qui propagent avec eux la terreur et la mort.
C'est donc par petites touches que se dessine sous nos yeux la vie d'un village déchiré par la guerre civile. Mais au-delà du sort individuel de quelques individus, ces réminiscences révèlent le drame d'un pays. Paco aimé de son vivant devient à sa mort un martyr pour qui on compose une ritournelle, ritournelle chantée inlassablement par l'enfant de choeur et grâce à laquelle la mort injuste et violente de Paco se rappelle à la mémoire de tous.

C'est avec beaucoup de subtilité et d'à propos que Sender témoigne du traumatisme que fut la guerre civile espagnole. S'il dévoile brillamment la complexité des hommes lorsqu'ils sont aux prises avec les horreurs de l'Histoire, il enrichit son propos d'une dimension sociale importante.

Le récit est court et pourtant d'une puissance narrative admirable. En peu de mots, Sender signe un livre  tout à la fois sur la culpabilité, la trahison et la lâcheté humaine. Un livre ESSENTIEL.


L'auteur :
Ramon Sender fut un journaliste anarchiste espagnol dont la vie fut marquée par la guerre civile. Il perd successivement sa femme puis son frère lequel fut assassiné pour avoir été démocratiquement élu maire d'une petite ville. 
En 1938 il s'exile au Mexique où il écrit plus de 60 romans dont ce chef d'oeuvre longtemps interdit sous Franco. Son exil et ses drames personnels ont contribué à faire de lui une figure majeure de la littérature ibérique.
Requiem est accompagné dans cette présente édition d'une nouvelle parfaitement inédite en France Le Gué.

Et plus si affinités :
Difficile d'évoquer des excécutions de civils espagnols sans parler de Goya et du célèbre Tres de Mayo (bien que les sujets soient différents): Durant la nuit du 2 au 3 mai 1808 des soldats napoléoniens capturent et excécutent des combattants espagnols. La figure centrale vêtu de blanc se pose en martyr comme le Paco de Requiem.


mis en ligne par: http://4.bp.blogspot.com

Et toujours plus :
Je vous invite grandement à vous connecter sur un autre blog et de voir de quelle manière Ramon Sender a été cannibalisé par Claro (l'auteur de l'incroyable CosmoZ paru chez Actes Sud)


photo mise en ligne par www.la-guerre-d-espagne.net
Image mise en ligne par www.la-guerre -d-espagne.net

Les enfants d'Attila


Georges Walter / Phébus Libretto

Georges Walter, Les Enfants d'Attila, éds Phébus

Mon coup de coeur :
Ne passez pas à côté de ce roman certes peu connu et pourtant d'un lyrisme et d'un style de toute beauté. Malicieusement décousu, le récit nous emporte dans un univers rocambolesque auprès de déracinés d'Europe centrale échoués en France. Ils rêvaient de partir aux Etats Unis et ils se retrouvent en banlieue parisienne... Et pourtant chacun des personnages s'arrange avec ce que le destin a décidé pour lui.
Si nous lecteurs rêvons et souffrons autant que les personnages c'est surtout la teneur délicieusement subversive du roman qui m'a tenue en haleine et qui continue de me séduire six ans après l'avoir lu la première fois. Walter excelle dans la manière de mettre en scène les petits riens de la vie et le moment où celle-ci bascule et où les personnages nous apparaissent dans toute leur fragilité et leur complexité.

Il y a dans ce roman un souffle, une ardeur, de la révolte et beaucoup d'amour à tel point que j'ai eu du mal à le lâcher -ne serait ce que pour aller travailler- et qu'à chaque instant j'aurais aimé pouvoir me retirer du monde pour poursuivre ma lecture.

Ce roman fut une véritable découverte, une bouffée d'air frais j'espère qu'il en sera ainsi pour vous.


L'auteur :
Journaliste -notamment à L'ORTF- et écrivain français d'origine hongroise, Georges Walter est né à Budapest en 1921.
Il publie Les enfants d'Attila ou le siècle de Mathias en 1967 réédité en 1993 chez Phébus.
En 1975 il consigne le témoignage que Chow Ching Lie fait de la condition féminine chinoise dans le récit Le Palanquin des larmes.
Il obtient le prix Interallié en 1972 pour le roman Des vols de Vanessa (paru la même années aux éditions Grasset).

dimanche 17 mars 2013

Le sillage de l'oubli

Bruce Machart / Gallmeister
Bruce Machart, Le sillage de l'oubli, éds Gallmeister

Mon coup de coeur :
Après David Vann, Tom Robbins et quelques autres, les éditions Gallmeister ont trouvé une nouvelle pépite en la personne de Bruce Machart dont le roman fait défiler d'admirables scènes.
Ce récit nous emporte au Texas fin 19è-début 20è siècle. La terre est aride et difficile à travailler, le soleil agresse les peaux, les gens ne parlent pas mais boivent et parient même sur l'avenir de leurs enfants. C'est dans ces conditions que Vaclav "élève" seul ses quatre garçons sans amour ni compassion. La mort soudaine et cauchemardesque de sa femme alors qu'elle s'apprêtait à donner naissance à leur dernier enfant -Karel- a plongé la famille dans une terrible souffrance. Vaclav devient mutique, cynique et furieux entraînant volontairement ses enfants dans une vie austère. Désormais seules comptent ses terres -qu'il désire plus nombreuses- et ses chevaux.
Face à la déshumanisation de leur père les fils se déchirent. Seul Karel semble s'en sortir grâce à ses talents de cavalier. C'est d'ailleurs lui qui détient la clé pour un avenir meilleur. Un beau jour le grand propriétaire terrien Villasenor parie ses terres en échange de ses trois filles. Leur futur à tous va alors se sceller lors de cet étrange pari que le garçon devra gagner. 
En jouant avec la chronologie, l'auteur compose sous nos yeux une incroyable fresque noire et intense autour d'un père tyrannique, de quatre garçons prêts à tout pour lui plaire mais aussi pour s'en sortir, pardonner et être pardonnés.

Porté par une prose vertigineuse et par un narrateur sensible et minutieux, Le sillage de l'oubli est le récit d'une enfance désaxée qui entraîne le lecteur dans une succession de scènes mémorables.

J'ai dévoré ce roman. J'espère qu'il en sera de même pour vous.


L'auteur :
Fils d'agriculteur d'origine tchèque, Bruce Machart est né et a grandi au Texas. Il vit et enseigne actuellement dans le Massachussetts.

Les oiseaux de paradis


Lise Benincà / Joëlle LosfeldLise Benincà, Les oiseaux de paradis, éditions Joëlle Losfeld

Mon coup de coeur :
Ce roman de Lise Beninca aborde de façon inattendue et très personnelle un sujet délicat: Que reste-t- il d'une personne après sa mort dans les souvenirs, les paroles et les habitudes de ceux qui l'ont aimée ? Samuel et sa compagne vivent un amour entier et harmonieux jusqu'au jour où celui-ci décède alors qu'il s'apprêtait à regagner Paris et son amoureuse. C'est un véritable tremblement de terre que vit alors cette dernière qui va devoir dorénavant se reconstruire lentement mais sûrement.
Oui le sujet est éprouvant mais ce récit m'a émue par sa subtilité et sa vision originale voire même poétique du deuil. J'ai trouvé un écrivain qui a su parler avec justesse de la mort: de sa brutalité, du chagrin qui emporte tout mais aussi de la lente reconstruction qui attend ceux qui restent. J'ai également aimé les personnages, leurs trouvailles et petits arrangements pour reprendre goût à la vie.

Ne vous fiez pas à la gravité du sujet car ce livre déploie une narration poétique qui captive à chaque page. Il y a beaucoup de force, de charme, de beauté, de retenue et d'ingéniosité dans ce court récit. La sensibilité de l'auteur s'y déploie page après page. Une belle découverte !


L'auteur :
Née à Saint Etienne en 1974, Lise Beninca vit et travaille actuellement à Paris. Elle a notamment publié des articles pour la revue littéraire Le matricule des anges.
Elle est aussi l'auteur d'un récit publié au Seuil en 2008 Balayer Fermer Partir.

La nuit volée


Torborg Nedreaas / CambourakisTorborg Nedreaas, La nuit volée, éditions Cambourakis

Mon coup de coeur :
Le temps d'un nuit, une femme se confie à un inconnu rencontré dans une gare. Pendant qu'elle enchaîne les verres d'alcool et les cigarettes, elle lui raconte son enfance faite de rêves déçus, d'humiliations et de violences.
"J'ai toujours été un non passif et silencieux" c'est en ces termes qu'elle lui résume sa vie.
Alors qu'elle n'est encore qu'une très jeune fille, notre inconnue tombe amoureuse de son professeur et doit vivre cette relation dans le plus grand secret car elle est issue de la classe populaire alors que lui a "une situation". D'autant plus qu'il s'apprête à en épouser une autre. C'est aussi dans la clandestinité la plus totale qu'elle vit les vexations que ce notable lui fait subir. Mais le temps passant notre personnage acquiert une conscience politique. Plus que pour son propre honneur, c'est celui des femmes qu'elle tente de défendre.

Ce roman est une fantastique charge contre une société qui condamne les femmes d'autant plus si elles sont issues des classes les plus pauvres. Et pourtant il n'y a aucun misérabilisme dans ce livre seulement de la force, de la sensualité et de l'intelligence. Nul passage à retrancher ni de mots à changer, tout est juste dans ce récit. Ceci grâce au talent qu'a l'auteur à être au plus près de son personnage.


L'auteur :
Torborg Nedreaas est née en 1906 à Bergen. Elle s'est rapidement imposée comme une figure essentielle de la littérature norvégienne. Féministe engagée elle est reconnue pour la profondeur et la subtilité de son propos et l'acuité de son regard mais aussi à son talent pour retranscrire la complexité et les tourments de ses personnages.

lundi 11 mars 2013

Epépé


pour le bruit des livres

Ferenc Karinthy, Epépé, éditions Denoël et Zulma poche

Mon coup de coeur :
Epépé  de Ferenc Karinthy (fils de Frigyes Karinthy) : ou comment faire lorsque l'on se retrouve dans une ville étrangère entouré de personnes qui parlent une langue parfaitement inintelligible et dont on ne peut se faire comprendre. C'est le cauchemar vécu par Budai, un linguiste hongrois (profession exercée par son auteur) parti en avion faire une conférence au Danemark et qui se retrouve mystérieusement débarqué dans un pays complètement inconnu, sans repère, ami et argent et dont la langue parlée ressemble à un long grognement. Comment et pourquoi est-il arrivé dans cette ville dont il ignore tout ? Peu importe ce n'est pas cela le principal. Ce qui intéresse le narrateur c'est le comportement de son personnage piégé dans les méandres d'une métropole en perpétuelle agitation qui englouti les "étrangers" et en l'occurrence ceux qui ignorent les règles régissant la vie en société.
D'emblée le parcours de Budai pour s'enfuir s'apparente à une Odyssée moderne. 
D'abord convaincu qu'il va pouvoir repartir chez lui, il tente tous les matins de regagner l'aéroport. En vain! Ensuite, intrigué de ne pas connaître ni reconnaître les règles linguistiques qui s'appliquent à la langue locale, il s'entête à en comprendre les mécanismes et la logique. En vain! Même leur alphabet ne ressemble à rien de connu. Les caractères utilisés ne sont ni cyrilliques, ni arabes et encore moins latin.
Son immersion dans cet univers sans repère est finalement aussi aliénante que n'importe quel enfermement. Emprisonnement qu'il va pourtant physiquement connaître et provoquer après avoir participé à un soulèvement dont il ignorait les enjeux mais qui était pour lui un moyen de se faire repérer par cette foule toujours active et indifférente à ce qui l'entoure. Budaï a beau se manifester, il demeure transparent aux yeux des gens. Ces derniers d'ailleurs ne semblent évoluer qu'en groupe, en une foule d'anonymes toujours pressés d'aller d'un lieu à un autre sans se retourner. Seule la séduisante liftière de l'hôtel -qui semble se nommée Epépé à moins que ce soit le nom de cet hôtel ?- devient son unique lien dans ce monde.
Epépé fait resurgir en nous une des peurs les plus primaires : celle de devenir un parfait étranger à tout et pour tous. Et l'aspect parfois comique de la situation n'efface en rien son côté dramatique et angoissant. 
A l'image de Budai, le lecteur erre dans cette ville tentaculaire, doute comme lui peut douter et espère quand lui même croit en une solution. Mais au final nous nous résignons tout comme notre linguiste.
Difficile de ne pas voir dans ce fascinant récit une métaphore de la situation politique, culturelle et géographique de la Hongrie. Ce petit pays dont la langue ne ressemble à aucune autre connue -"une langue venue d'ailleurs" selon Péter Ezsterhàzy- a été régulièrement sous le joug de ses voisins : ce fut d'abord l'Empire ottoman puis l'Autriche, l'Allemagne nazie ou l'URSS. Les différentes insurrections populaires bien que médiatisées n'ont pas incité les pays voisins à s'immiscer dans la politique intérieure hongroise abandonnant de ce fait la population à son triste sort. D'ailleurs le soulèvement auquel participe Budaï n'est-il point celui des hongrois qui en 1956 s'insurgent contre le pouvoir soviétique? Et les files d'attente dans lesquelles Budai s'introduit ne sont-elles pas celles des budapestois sous l'ère communiste?
Finalement l'impossibilité pour notre personnage de s'enfuir répond à celle des hongrois de fuir ailleurs vers l'Ouest.

Au-delà de tout cela il y surtout un livre passionnant. Un roman né de l'imagination fertile de son auteur et qui se situe à la lisière du roman sociétal et du kafkaïen. Un livre qui nous amuse, nous effraie et nous questionne. Un chef d'oeuvre !

Ne manquer pas ce livre qui ne peut que nous interroger sur nos rapports aux autres, à notre langue ou à notre histoire !


L'auteur :
Ecrivain hongrois -fils de Frigyes Karinthy- né à Budapest en 1921 et mort en 1992 a d'abord suivi un cursus de linguistique avant de devenir un homme de lettres. Traducteur, dramaturge et romancier, Ferenc Karinthy a aussi été un champion de water-polo ! Epépé est paru en 1970.

Et plus si affinités : 
L'amour des mots et l'humour sont des vertus familiales comme en témoigne le récit suivant écrit par Frigyes Karinthy, père de l'auteur précédemment cité :

Voyage autour de mon crâne de Frigyes Karinty (éd. Viviane Hamy)
Journaliste, écrivain et humoriste hongrois, Frigyes Karinthy (père du précédant auteur) utilise toute les facettes de son talent pour écrire un récit dans lequel il narre la découverte de sa tumeur au cerveau et les soins qui s'en sont suivis. D'un sujet grave l'auteur compose un récit drôle et captivant où l'absurde, les hallucinations, la tragédie et la réalité se répondent à tour de rôle. Usant d'un sens de l'humour féroce, il déroule toutes les étapes de sa maladie: les premiers symptômes lorsqu'assis à la terrace d'un café au coeur de Budapest il entend plusieurs fois le sifflement d'un train inexistant, les interminables examens médicaux, les lourd traitements, l'opération... 
Le voyage auquel nous convie l'auteur est éprouvant car nous assistons impuissant à une véritable autopsie des ravages causés par cette maladie mais aussi à une tentative pour conjurer la mort. 
Cependant bien que le sujet soit grave, Karinthy y met beaucoup de légèreté et d'esprit. Un roman inoubliable !
mis en ligne par : http://2.bp.blogspot.com
(dessin de Roland Topor mis en ligne par rolanddauxois.blogspot.com)

vendredi 8 mars 2013

Sur les ossements des morts


Olga Tokarczuk / Noir sur BlancOlga Tokarczuk, Sur les ossements des morts, éditions Noir sur Blanc

Mon coup de coeur :
Voici un titre et une couverture énigmatiques pour un roman qui ne l'est pas moins. Vivant dans une ville isolée des hauts plateaux polonais déserté lorsque l'hiver arrive, Janina Doucheyko est une femme déterminée et excentrique. Après la mort mystérieuse de son voisin qu'elle prénommait "Grand-Pied" et celle -non moins étrange- de certains de ses acolytes, elle décide d'enquêter sur leurs meurtres. Assistée par l'un de ses anciens élèves, elle élabore quelques théories extravagantes auxquelles la police ne prête pas attention, les policiers étant persuadés d'avoir face à eux une excentrique.
Le personnage féminin justifie à lui seul la lecture de ce roman judicieusement composé avec ses références écologiques, poétiques ou à la littérature policière. Janina est une femme exceptionnelle qui a occupé plusieurs métiers et qui maintenant -en plus de s'occuper des maisons de ses voisins durant leur absence- se passionne pour l'astrologie et William Blake. Ce qui la singularise dans cet univers masculin majoritairement occupé par des hommes et plus particulièrement des chasseurs sans morale ni dignité.


Entre la fable écologique et le roman policier ce livre nous interroge sur notre rapport à la nature. Olga Tokarczuk a réussi à écrire un roman engagé, érudit, décalé et poétique pour des lecteurs curieux et avides d'originalité. Une belle découvert en somme !


L'auteur :
Née en 1962, Olga Tokarczuk a reçu le prix Niké pour les Pérégrins (publié par les éditions Noir sur Blanc en 2010).
Sur les ossements est sorti en 2012 toujours aux éditions Noir sur Blanc.

Le livre blanc de Rafael Horzon


pour le bruit des livres

Rafael Horzon, Le livre blanc de Rafael Horzon, éditions Attila

Mon coup de coeur :
Ce récit -paru chez Attila en août 2011 et actuellement  aux catalogue des éditions Le Tripode- est un livre surprenant car c'est tout à la fois une autobiographie, un témoignage, un roman d'aventure et un manuel pour auto-entrepreneur débutant.
Raphael Horzon est un jeune berlinois qui a pour seul et merveilleux talent de réaliser les nombreux et improbables projets qui lui tiennent à coeur: créer une université, inventer une langue et système décimal compréhensifs par tous, fonder une galerie d'art japonais fictive, concurrencer Ikea en vendant un seul et unique modèle de bibliothèque...
Au fil des pages, le narrateur nous entraîne dans un tourbillon de loufoqueries et d'espiègleries (pour notre plus grand bonheur) mais aussi à travers une époque qui accorde une valeur primordiale aux innovations même lorsqu'elles sont éphémères dans une ville qui se renouvelle jusqu'à devenir LA capitale que l'on connaît aujourd'hui.

Rafael Horzon est un auteur/personnage attachant. Sa folie douce et son sens de l'auto-dérision font de cette autobiographie fantasmagorique une curiosité littéraire, un livre réjouissant à découvrir de toute urgence et surtout un récit idéal pour accompagner les "jours sans" tant il est revivifiant. L'auteur nous entraîne dans un univers qui se situe entre Ubu Roi et Jacques Tati. En bref c'est hilarant, inspirant et en plus il peut faire office de guide atypique sur Berlin ;-)


L'auteur :
Né à Hambourg en 1970, Rafael Horzon a étudié la philosophie, le latin ou encore la physique nucléaire en France et en Allemagne. Après avoir été formé à la livraison de colis par la Deutsch Post il crée frénétiquement plusieurs entreprises toutes plus improbables les une des autres.

Et plus si affinités :
La présentation qu'en avaient faite les éditeurs lors de sa parution :

"Horzon suit les cours de Jacques Derrida.
Horzon est poursuivi par la voyante Signora Sarasate.
Horzon tourne un film mettant en scène un chien en costume rose.
Horzon écrit Le Livre de tous les savoirs.
Horzon rencontre Madame Glawny avec qui il a une aventure.
Horzon ouvre une galerie japonaise avec un artiste fictif.
Horzon crée des étagères «Moebel
Horzon» et concurrence Ikea.
Horzon invente une académie pour enseigner ce qu'on n'apprend pas.
Horzon fonde la ligne de vêtements «Gelée Royale».
Horzon réinvente un esperanto et un système décimal.
Horzon lance une agence de divorces et une boîte de nuit.
Horzon cherche toujours une nouvelle idée.
Horzon a écrit l'histoire de sa vie et pense que tout y est vrai.

Le Livre blanc de Rafael Horzon est tout à la fois l'autobiographie ubuesque d'un homme qui échoue dans tout ce qu'il fait, une fable ironique sur une société où l'argent et la création sont devenus des valeurs cardinales et interchangeables, la réponse d'un Oscar Wilde moderne à la bêtise de notre monde, les déambulations dans la vie courante d'une espèce de Monsieur Hulot. Play time !"

Voici deux petits témoignages de mes déambulations berlinoises:

lilimarleen
lilimarleen


lundi 4 mars 2013

Pigeon, vole


pour le bruit des livres

Melinda Nadj Abonji, Pigeon, vole, éditions Métailié

Mon coup de coeur :
Pigeon vole de Mélina Nadj Abonji est un récit bouleversant d'humanité. Mi sérieuse, mi amusée la narratrice nous raconte le quotidien d'une famille d'émigrés qui tentent de s'intégrer dans leur pays d'adoption tout en essayant de ne pas oublier leurs racines. 
"Mamika, j'essaye de me souvenir comment s'est passée cette arrivée dans notre nouveau chez-nous, le nouvel appartement, une télévision, le téléphone; ça fait quel effet, ouvrir la porte et entrer dans un monde complètement étranger (...). Aussi souvent que je cherche à me souvenir du premier jour, des premiers jours en Suisse, je n'y arrive pas, le souvenir se brise à la gare, au moment où nous étions sur le quai, accueillis par maman et papa".
Pigeon, vole est un roman sur le déchirement que vit la petite Ildiko (le double de la narratrice) depuis qu'elle a abandonné ses proches dans un pays déchiré par les guerres ethniques. Partagée entre deux cultures, deux patries et deux langues (l'allemand et le hongrois), elle donne une voix à tous les exilés en quête d'une nouvelle patrie. "Je viens d'une minorité linguistique dans un pays déchiré. Le sentiment de l'étrangeté fait partie de mon bagage mais mon écriture (...) a autre chose à apporter".
Ce livre au titre énigmatique est un récit sur le déracinement, un hommage à une terre et des personnes laissées au loin et un aveu de culpabilité. Mais c'est aussi un grand récit sur la possibilité de s'intégrer ailleurs et une marque de reconnaissance à sa terre d'accueil. Les parents d'Ildiko étaient arrivés en Suisse "avec une valise et un seul mot : travail" mais grâce à leur volonté chacun des personnages va trouver sa place dans ce nouveau pays. "Ici nous n'avons pas encore de destin digne d'un être humain, nous devons le conquérir à force de travail". Même si ce fut dans la douleur, la famille Kocsis a finalement réussi son intégration grâce à sa ténacité et ce malgré les petites mesquineries de certains habitants. Et quel bonheur de voir les deux petites filles devenir des jeunes femmes au caractère affirmé !


Pigeon, vole c'est le regard que porte la narratrice sur ce que les événements historiques ont fait endurer à sa famille et sur la confiance et la persévérance qui leur ont permis à tous de grandir dans un pays a-priori peu amical. La narratrice a su dire avec subtilité et originalité la douleur de l'exil et du déracinement mais aussi l'importance des souvenirs pour pouvoir se reconstruire ailleurs. 

Pigeon, vole est aussi un récit incroyablement émouvant et plein de vitalité. Le caractère des personnages tout autant que la musicalité du texte font que j'ai non seulement dévoré ce livre mais qu'il continue de m'enchanter. Musicienne de formation, la narratrice a su apporter un son et un souffle particuliers à son récit. Ce roman m'a profondément touchée. Ne passez pas à côté de ce roman porté par une incroyable générosité !


L'auteur :
Née en Serbie en Voïvodine Melinda Nadj Abonji à été élevée en hongois par sa grand-mère. A l'âge de 6 ans accompagnée de sa grande soeur elle doit quitter sa terre natale afin de rejoindre ses parents installés depuis peu en Suisse. Déjà auteur d'un précédent roman elle a reçu le Buchpreiss en 2010 pour Pigeon, vole. Elle est également essayiste et musicienne.

Et plus si affinités :

Voici un extrait vidéo mis en ligne par les éditions Métailié et la célèbre librairie bordelaise Mollat:

Je vous communique aussi le lien vers la vidéo diffusée par Arte : Arte sur les traces de Melina Nadj Abonji après la remise du deutcher Buchpreis

Heureux comme jamais


pour le bruit des livres

Andrès Trapiello, Heureux comme jamais, éditions La Table Ronde

 Mon coup de coeur :
Le roman d'Andrès Trapiello Heureux comme jamais est un roman rare.
Loin de chez eux, Claudia et Max se découvrent amoureux comme jamais. Lui est ingénieur et photographe amateur, marié et père de famille ; elle est gynécologue, mariée  et sans enfant. Leur première fois a lieu à Constanza alors que Max termine un chantier et que Claudia assiste au mariage d'une de ses amies.
Leur retour à Madrid -où chacun a construit sa vie- n'y change rien. Ils succombent à leur désir et peu importe les conséquences. Pourtant cette passion dévaste tout sur son passage. C'est sensuel et pourtant si transgressif, parfois dérangeant mais si captivant. Et bien qu'impossible, cet amour n'est pas vécu par le lecteur comme étant malsain. Il est avant tout irrépressible et fusionnel même s'il s'avère aussi dévastateur. La complexité de ce rapport amoureux permet non seulement au narrateur de nous faire ressentir des sentiments contradictoires et puissants mais aussi de jouer avec les codes de différents genres littéraires.

Ce roman fait partie de ces quelques livres qu'il ne faut pas résumer tant il est capital de se laisser surprendre par la tournure (voire les tournures) que prennent les événements et de découvrir progressivement l'intrigue. C'est la raison pour laquelle j'ai volontairement passé sous silence la véritable problématique du récit.

Contrairement à ce que laisse penser le titre, ce roman est nourri par de nombreux rebondissements et les instants de plénitude se font rares. En utilisant entre autres les ressorts du roman policier, Trapiello manipule le lecteur comme il manipule ses personnages. Le récit est palpitant et on s'attache facilement à ce couple hors du commun. Je vous recommande vivement ce livre qui bien captivant ne cesse pourtant de nous interroger et de nous interpeller. C'est avec beaucoup de talent que l'auteur a réussi à éviter les écueils et les clichés que pouvait laisser craindre le sujet de ce roman.


L'auteur :
Journaliste et figure littéraire espagnol, A. Trapiello est l'auteur d'une importante oeuvre poétique et romanesque. Il a reçu le Prix de la fondation José Manuel Lara Hernandez pour son son roman A la mort de Don Quichotte (paru chez Buchet-Chastel en 2005 puis chez 10/18 en 2007) et le Prix Nadal pour les Amis du crime (Quai Voltaire 2009 repris en Point Seuil sous le titre le Club du crime parfait).